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Les gens imaginent souvent le scénariste de télévision comme un homme ou une femme de Lettres, qui a lu et digéré les plus grands auteurs, et qui, naturellement, manie la langue française à la perfection.
Il n’en est rien. Quelques scénaristes se targuent bien d’être aussi des auteurs de romans, mais la vérité, c’est que le jour où un scénariste de télé décrochera le Goncourt, les poules auront des dents et ma tante roulera en trottinette.
J’entends déjà les cris d’orfraies poussés par mes confrères et consoeurs : quoi ? comment ! mais que sont-ce ces énormités éhontées ? Bien sûr que les scénaristes de télé ont du style ! Une vraie plume !
Jugez plutôt :
«… Marion est à court d’arguments devant les reproches de Sarah. Elle attrape son manteau et va pour sortir, mais se retourne pour une ultime réplique… »
« Va pour sortir ». Une expression qu’on retrouve dans tant de scénarios (et je parle de scénarios professionnels qui sont lus dans les chaînes) qu’on n’y fait même plus attention (je parle des producteurs et des conseillers de programme). Je vais pour sortir, tu vas pour sortir, il va pour sortir … Normal, quoi.
Alors, le plus sincèrement du monde, je me suis posé la question de savoir ce qui empêchait 80% des scénaristes de télé d’écrire « il s’apprête à sortir » au lieu de ce honteux et pathétique « il va pour sortir »… 17 lettres contre 14… La conclusion semble limpide.
Le scénariste de télé est une grosse feignasse.
Il paraît que les enfants ne lisent plus. L’abus d’images animées et de jeux vidéos les dégoûteraient du bon vieux papier des familles. La preuve, le niveau scolaire n’a jamais été aussi bas ! L’ambiance éducationnelle est au slogan radical : « incitez-les à la lecture ! Faites-leur bouffer du livre ! »
Ce genre d’assertion nous laisse plutôt songeurs, Z’amour et moi. Car, malgré mon honorable statut de scénariste, je l’avoue, je le confesse, je le coming out ici et tout de suite, j’ai complètement retourné ma 4ème de couverture. Je suis devenue livrophobe.
Saint Gutenberg pardonne-moi.
La raison en est simple à défaut d’être excusable. Mogwaï est un gros lecteur. Enfin, quand je dis « lecteur », je m’entends, car Mogwaï n’a que 2 ans et 3 mois. Incapable de déchiffrer lui-même les mystérieux hiéroglyphes qui ornent tous ses livres, il a très vite compris qu’il pouvait cependant se les faire traduire, ad vital aeternam. Et c’est au son d’un enthousiaste « On lit ! On lit ! On lit ! » que Mogwaï donne le ton des hostilités dès potron-minet.
L’erreur monumentale que nous avons commise, Z’amour et moi, fut de lui acheter livre sur livre, en tissus, en plastique, en carton, en papier, dès ses 3 mois, au point qu’il ne reste plus un seul endroit de la maison exempt d’imprimé. Il y a des livres partout, dans le salon, la salle à manger, la cuisine, la chambre de Mogwaï, la chambre d’amis, la salle de bain. Il y en aurait dans les toilettes si Mogwaï se décidait à abandonner ses couches et à squatter l’endroit régulièrement.
« On lit ! On lit ! On lit ! » hurle Mogwaï dès son biberon ingurgité. « Je veux Popi* ! » enchaîne-t-il, à peine attablé avec nous pour le petit-déjeuner. Et nous voilà partis pour narrer les aventures de Popi, l’œil torve, entre deux gorgées de café. « mais ouuui mon chéri, maman va lire, hein ? » lâche Z’amour, une lueur perfide dans l’œil. « Maman lit ! » renchérit Mogwaï en abatant joyeusement l’imprimé sur ma tartine. Regard noir à Z’amour qui jubile.
Et le scénario se poursuit toute la journée. « Elle exagère ! » pensez-vous. Il doit bien y avoir des moments où ça se calme. Dans le bain ? Non, Mogwaï sort ses livres en plastiques. Sur la table à langer ? Non, Mogwaï attrape le premier livre venu et le dévore, les fesses en l’air, si bien que son père et moi avons dû apprendre à raconter, les mains dans le caca, en oubliant l’odeur mais sans perdre le fil. Idem pour le repas du soir. Mogwaï refuse désormais carrément de manger tout seul, car même s’il aime la nourriture, il ne voit guère l’intérêt de perdre du temps pour ça… alors qu’il peut LIRE, bien peinard, tandis que maman lui enfourne la cuillère dans la bouche tout en lui racontant les exploits de ce foutu singe (qu’elle lit évidemment à l’envers, tout un art). Nous n’avons pourtant pas capitulé tout de suite. « Non, Mogwaï, on lira après manger ». Peine perdue, l’animal se bloquait, et refusait toute nourriture terrestre, s’il n’avait pas sa nourriture spirituelle.
Epuisés par tant de prose, nous avons tenté de cacher toute chose ressemblant de près ou de loin à un li… (C’est dur, nous ne pouvons même plus prononcer ce mot) ce qui n’a pas empêché Mogwaï de m’apporter le répertoire téléphonique il y a cinq minutes en décrétant : « On lit ! » Rhhhâââ…
Alors, nous avons capitulé. Devant ce Mogwaï de 2 ans et 3 mois, nous ne nous battons plus que pour un « mot magique » : « On lit, s’il te plaît ! » Une victoire à la Pyrrhus.
Les autres parades sont basses et mesquines et nous sautons dessus chaque fois que l’occasion se présente : « Oui mamie va lire, mon cœur ! », « Oh il est abîmé ton livre, mon amour, maman va le réparer avec du scotch, tiens prends une petite auto en attendant ».
Et cependant, une fois par jour, il est vrai, nous connaissons un léger répit. Notre sauveur s’appelle : le Dieu télévision. Merci à toi, saint « Zouzous » ! Pendant 20 minutes, la télé prend le relais narratif et offre une nourriture animée à ce petit cerveau histoirophage…. Juste retour des choses. Mais c’est déjà l’heure de l’histoire du soir, dans le lit… Allez, une petite dernière pour la route ?
* Sympathique petit singe ornant la couverture d’un mensuel jeunesse connu
Pour ceux qui se demandent à quoi ressemble la vie d’une scénariste-maman-wonderwoman
7h32 : devant un conseiller de programme de France 2
Alors voilà mon pitch : c’est l’histoire d’une fille de 35 ans qui cumule les déceptions sentimentales, et à qui la mère, ex-soixante-huitarde pure et dure, annonce qu’elle va se marier. Il s’agit d’une comédie qui joue sur l’inversion des rapports parents/enfants dans la société moderne et…
Bi-bip Bi-bip Bi-bip !!! Raaa… réveil… rêve… p’tit dèj…. Mogwaï…
8h02 : P’tit dèj avec Mogwaï
… et là, Super-mogwaï prend son pistolet à neutrons-synthétiques et en balance une grosse giclée sur le grand méchant Galactosaur qui voulait le becqueter, en criant « gare à toi galactosaur de saperlipopette » !…
9h32 : devant l’écran du Imac
« Séquence 25 – jardin – ext jour
Vanessa fait irruption devant Rachel, occupée à étendre du linge.
Vanessa : Rachel, c’est terrible… je crois que je suis… ménopausée !
Rachel : (silence de mort) T’es sûre ?
Vanessa : (sanglotant) Je veux une greffe d’ovaaiiires !!! »
11h34 : en retard chez le dentiste
… figurez-vous qu’un sanglier é-norme a traversé la route juste devant moi ! Heureusement j’ai réussi à l’éviter mais un deuxième a surgi et là, blam ! Dans mon phare droit ! La bestiole était raide, alors je suis sortie voir, et là… j’ai eu la trouille de ma vie : il s’est relevé d’un coup ! J’ai hurlé et je me suis réfugiée dans un arbre jusqu’à ce qu’il parte… d’où mon léger retard…
13h11 : déjeuner avec Z’amour
…si si, la classe de découverte, c’est bien mais… T’imagines si Mogwaï lâche la main de sa voisine pour aller chercher un zorglub dans la forêt, et que personne ne le voie, et qu’il reste tout seul, et qu’un sérial killer passe JUSTEMENT à ce moment-là ? Non mais t’imagines ?!!
15h25 : Retour devant l’Imac
« …alors Tonio attrape Eric par le col et lui flanque un couteau sous la gorge. Son acolyte le fouille… et sort de sa poche… une carte de police ! Ce petit fouille-merde est un flic ! Tu vas crever, ordure ! »
17h33 : pause-câlin avec z’amour
“Bonjour beau gosse… je suis Victoria, votre nouvelle voisine… j’ai un petit problème de plomberie… ça vous embêterait d’y jeter un oeil ? Ce que je fais dans la vie ? Je suis masseuse professionnelle. Oui, venez, c’est par-là… c’est le radiateur de ma chambre qui fuit… c’est marrant, vous me faîtes penser à Matt Damon ! Noooon, c’est vous ?”
19h42 : dîner du Mogwaï
…ok mon coeur tu voles, mais viens manger tes supers-carottes. Super-Mogwaï a besoin de carburant léguminique-interstellaire pour botter les fesses du grand méchant Galactosaur. Oui et après ton p’tit-suisse aux neutrons hydrogénés, on prendra la navette spatiale pour aller faire la chasse aux caries galactiques…
22h43 : soirée détente devant la télé
Aaahh ! Le cliff de la mort ! Je suis sûre que Charlie va appuyer sur le bouton ! J’en suis sûre ! Si ça se trouve, il va se retrouver dans un monde parallèle à l’île ! Putain va-y z’amour, fait péter l’épisode 15 !
5h15 : cauchemar de Mogwaï
…c’était rien mon Mogwaï, juste un petit cauchemar… Tu veux que maman te raconte l’histoire de Vanessa, la zorglub inflitrée qui appuie sur les boutons avant sa ménopause pour pouvoir se marier avec un sanglier ?…
VERSION ORIGINALE
Grissom et son collègue pénètrent sur les lieux du crime. Le corps de la victime, un jeune homme, gît dans une mare de sang. La légiste, penchée sur le cadavre, donne ses conclusions sur la mort.
Légiste : Ce type est mort depuis 3 heures. Les lividités cadavériques sont bien visibles.
Grissom : Et ça, c’est quoi ?
Légiste : Des traces de coups.
Grissom : Il se serait battu ? Mais il n’y a aucune trace de lutte dans la pièce. Et aucune trace de boue sous ses chaussures. Tiens… (avec une pince, il se saisit de quelque chose) Un très beau Coléoptère Dermestidae. Cet insecte est attiré par le rancissement des graisses, quand il y a libération des acides gras volatiles.
Légiste : Je vous parie un dîner au restaurant, que je trouve la cause de la mort d’ici une heure.
Grissom : Vous prenez des risques, ma chère.
VERSION CH’TI
Grissom et chin gars y z’intrent dans l’indroit d’où qu’ le type il a claqué. Le type in quechtion, un ch’tiot gars, y flotte d’in son sang.
Légiste : Le ch’tiot’, ça fait trois heures qu’il est raite. Sin cadafe, y est frod comme une Jeanlain qui sort du frigo.
Grissom : Et cha ? Quo qu’cha n’est, ach’teur ?
Légiste : D’biaux marrons.
Grissom : L’ gars y se sero mis sur l’gueule ? Ben pourtin in voit rien alintours comme si on avo passé la wassingue. Et j’avo pas vu de berdoulle sous ses godasses. Mazette… (il s’penche et prend un truc d’in ses doats) Un biau coléoptère Demer… Demer… une belle bestiole quoa ! Elle aime bien la graisse, mizotte aussi j’aime bien la graisse d’in les frites.
Légiste : Ben si je trouve qui qu’ c’est qui l’a esquinté, t’in m’inmènera minger une moule-frites à l’ducasse d’ Lequesnoy.
Grissom : Carabistouilles ! T’ vas t’ foute dans in biau brin !
Tout scénariste connaît le dicton : Les idées, c’est comme les nains de jardin, faut les exposer avant qu’on vous les pique…
