Dans mon village, on a un sport national. On appelle ça « les Monstres » (rapport sûrement à ce que ça a de monstrueux pour les pauvres citadins que vous êtes).
Le principe est simple. Deux fois par an, chacun entasse pêle-mêle sur le trottoir les vieilleries dont il ne veut plus, jusqu’à ce qu’un gros camion poubelle passe et embarque le tout dans son ventre d’acier. Jusque là, rien de bien original vous me direz. Ailleurs, on appelle ça les « encombrants » et il n’est guère question d’un quelconque sport là-dedans.
Sauf que chez nous, tout se joue entre le moment où les vieux trucs sont abandonnés sur le trottoir et l’arrivée du camion : on appelle ça « faire les monstres ». Traduction : récupérer le plus de vieilles merdes possibles et imaginables avant l’arrivée du camion poubelle.
Avec ma copine Karine, on ne rate aucun monstre. On en profite un max avant que la municipalité vire total écolo et qu’elle supprime cette vénérable institution, because il faudra aller proprement vider ses ordures à la déchetterie. C’est vrai que la déchetterie, c’est mieux. Sauf que le méchant cerbère de l’entrée, il veut pas que Karine et moi on fouille ses bacs à ordures comme ça, rapport au petit trafic qu’il a instauré avec pleins de gens peu recommandables. Du coup, un jour c’est sûr, on sera privées de vieilles merdes.
Ok, je vois déjà vos têtes ahuries. Quoi, Plume, tu FAIS LES POUBELLES ??!! Mince, attends, on savait pas, on va se cotiser…
Taratata. C’est gentil, mais je n’ai pas encore besoin de casser le livret A de Mogwaï. Non, faire les monstres, c’est surtout un pur sport de bobos (gent féminine, je précise).
Le challenge, c’est de repérer les trucs en super état que les gens jettent parce-que-ça-fait-trente-ans-qu’ils-l’ont-sous-les-yeux et qu’ils ont la flemme de le vendre ou même de chercher à le donner. Et alors là, clac ! On se rue dessus, on le met dans sa cariole, ou dans son sac à dos, ou sous son bras, et on est content. Pourquoi ? Ben, juste parce qu’on a œuvré à quelque chose de Beau et de Grand par ce geste d’anti-consommation primaire. Et accessoirement parce qu’on n’a pas déboursé un centime pour un truc dont, normalement, on aura l’usage.
Quand je dis « sport national », je n’exagère pas. J’en connais qui sont hyper forts : ils font carrément leur shopping aux Monstres, et zou ! Ils revendent sur e-bay ou aux vides-greniers. 100% de bénéfices ! Une véritable économie parallèle.
Le hic, c’est que beaucoup de gens, chez nous, font dans l’économie parallèle. A commencer par les ferrailleurs qui tournent comme des vautours toute la journée pour récupérer les bouts de métal en tout genre.
Parfois le « troc » se fait poliment. Exemple avec Madame Michaux qui sort ses vieilles gouttières pourries sur le trottoir. Un couple s’arrête en voiture et lui demande gentiment s’il peut embarquer ses vieilles gouttières pourries. Madame Michaux les lui donne de bon cœur, trop heureuse de se débarrasser de ces vieux trucs immondes qui traînaient au fond de son jardin.
Mais parfois, ça figth grave. Exemple hier. Avec Karine, on fait la tournée du village, mirettes grandes ouvertes sur les tas de merdes qui nous entourent. Ouaaaah ! s’exclame Karine y en a plein aujourd’hui ! (Oui euh on a bu un ‘tit punch avant de partir pour se donner du baume au cœur).
J’avise alors un somptueux petit lit en métal, format poupées, juste un peu rouillé. Avec un petit décapage et une nouvelle peinture, Mogwaï sera ravi d’y mettre ses nounours…
Schlach ! Un blaireau de ferrailleur me le choure sous le nez ! Je vois rouge.
-Dis-donc môssieur, je l’avais vu avant toi je te ferais dire.
-Hein ?
-Le berceau là. Je l’avais vu d’abord.
-C’est vrai, appuie Karine, elle l’avait vu d’abord, monsieur.
-C’est ça.
Malpoli.
-T’as pas honte de voler le jouet d’un enfant ?
-Ben, c’est qu’un bout de ferraille.
Poète en plus.
-T’en as plein dans ton camion, sois cool.
-C’est vrai, soit cool, monsieur, rajoute Karine.
-Eh on n’est pas à Wall Street. C’est mon bout de ferraille, c’est moi qui l’ai dans les mains.
Fuck. Salaud. 1m92, 120 kg, qu’est-ce que tu veux que je fasse moi, minuscule crevette du bitume ?
C’est alors qu’un papi sort de la maison. C’est lui l’ex-propriétaire du berceau qu’il a lui-même posé là en attendant le camion poubelle. Il a l’air tout frêle, papi. 1m65, 42 kg à tout casser…
Sauf qu’il tient son fusil de chasse dans les mains.
(autre sport national celui-là, rapport aux sangliers dans la forêt, mais c’est une autre histoire). Papi fait un discret signe au ferrailleur avec le dit fusil.
-Ce bout de ferraille est le berceau qui m’a vu naître, ducon. C’est moi qui décide à qui je le donne. Et je le donne à la dame.
Bizarrement, le ferrailleur me tend aussitôt le berceau.
Karine et moi, on a remercié le papi vite fait et on s’est barrées en courant dès le coin de la rue franchi. Après on a explosées de rire, rapport à la tête de Ducon ferrailleur et du ’tit punch qu’on s’était enfilé avant de partir…
Mais après, on s’est dit que c’était peut-être mieux de passer à l’écologie quand même…